hier et aujourd’hui
Ce blog a été créé par Souraya Karam dans le cadre du cours « Mythologie », dispensé par M. Karl Akiki à l’Université Saint Joseph de Beyrouth au premier semestre de l’année académique 2019-2020.
L’objectif est de proposer une approche multidisciplinaire plus approfondie sur mythe de Narcisse, trop souvent banalisé.
Bonne navigation !
« Narcisse devint amoureux de son image; il ne la quitta pas des yeux, et mourut de cette illusion même qui l’avait charmé »
Eugène Fromentin

Extraits de « Narcisse » les Métamorphoses, Livre III, Ovide
Les autres Nymphes qui habitent les monts ou les fontaines éprouvèrent aussi les dédains de Narcisse. Mais enfin une d’elles, élevant vers le ciel des mains suppliantes, s’écria dans son désespoir : « Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé » ! Elle dit ; et Rhamnusie exauça cette juste prière.
Près de là était une fontaine dont l’eau pure, argentée, inconnue aux bergers, n’avait jamais été troublée ni par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par les troupeaux des environs. Nul oiseau, nulle bête sauvage, nulle feuille tombée des arbres n’avait altéré le cristal de son onde. Elle était bordée d’un gazon frais qu’entretient une humidité salutaire ; et les arbres et leur ombre protégeaient contre l’ardeur du soleil la source et le gazon. C’est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse vint s’asseoir, attiré par la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces lieux. Mais tandis qu’il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore.
Séduit par son image réfléchie dans l’onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l’ombre qu’il aime : il s’admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu’on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l’onde, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d’Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l’ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il admire enfin la beauté qui le fait admirer. Imprudent ! il est charmé de lui-même : il est à la fois l’amant et l’objet aimé ; il désire, et il est l’objet qu’il a désiré ; il brûle, et les feux qu’il allume sont ceux dont il est consumé. Ah ! que d’ardents baisers il imprima sur cette onde trompeuse ! combien de fois vainement il y plongea ses bras croyant saisir son image ! Il ignore ce qu’il voit ; mais ce qu’il voit l’enflamme, et l’erreur qui flatte ses yeux irrite ses désirs.
Étendu sur l’herbe épaisse et fleurie, il ne peut se lasser de contempler l’image qui l’abuse ; il périt enfin par ses propres regards. Soulevant sa tête languissante, et tendant les bras, il adresse ces plaintes aux forêts d’alentour : »Ô vous dont l’ombre fut si souvent favorable aux amants, vîtes-vous un amant plus malheureux que moi ? et depuis que les siècles s’écoulent sur vos têtes, connûtes-vous des destins si cruels ? L’objet que j’aime est près de moi ; je le vois, il me plaît ; et, tant est grande l’erreur qui me séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et pour irriter ma peine, ce n’est ni l’immense océan qui nous sépare ; ce ne sont ni des pays lointains, ni des montagnes escarpées, ni des murs élevés, ni de fortes barrières : une onde faible et légère est entre lui et moi ! lui-même il semble répondre à mes désirs. Si j’imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près de l’atteindre ; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur des amants.
À ces mots il déchire sa robe, découvre et frappe son sein qui rougit sous ses coups. Telle la pomme à sa blancheur mélange l’incarnat ; telle la grappe à demi colorée se peint de pourpre aux rayons du soleil. Mais l’onde est redevenue transparente ; Narcisse y voit son image meurtrie. Soudain sa fureur l’abandonne ; et, comme la cire fond auprès d’un feu léger ; ou comme la rosée se dissipe aux premiers feux de l’astre du jour : ainsi, brûlé d’une flamme secrète, l’infortuné se consume et périt. Son teint n’a plus l’éclat de la rose et du lis ; il a perdu cette force et cette beauté qu’il avait trop aimée, cette beauté qu’aima trop la malheureuse Écho.
Enfin Narcisse regarde encore son image dans l’onde, et prononce ces derniers mots : Objet trop vainement aimé! Écho reprend : Objet trop vainement aimé! Adieu! s’écria-t-il. Adieu! répéta-t-elle.
Il laisse alors retomber sur le gazon sa tête languissante ; une nuit éternelle couvre ses yeux épris de sa beauté. Mais sa passion le suit au séjour des ombres, et il cherche encore son image dans les ondes du Styx. Les Naïades, ses soeurs, pleurèrent sa mort ; elle coupèrent leurs cheveux, et les consacrèrent sur ses restes chéris : les Dryades gémirent, et la sensible Écho répondit à leurs gémissements. On avait déjà préparé le bûcher, les torches, le tombeau ; mais le corps de Narcisse avait disparu ; et à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu’une fleur d’or de feuilles d’albâtre couronnée.

Liste des mythèmes:
- Narcisse rejette Écho
- Écho se transforme en rocher
- Narcisse est maudit par les nymphes
- Narcisse vient s’asseoir à la fontaine
- Narcisse apaise sa soif
- Narcisse est séduit par son image dans l’eau
- Amoureux, Narcisse admire des jours durant son reflet dans l’eau
- Narcisse tente d’embrasser son reflet
- Désespéré, Narcisse pleure de ne pas pouvoir toucher son reflet
- Narcisse se roue de coups
- Narcisse voit son reflet meurtri
- Narcisse se laisse mourir de désespoir
- Narcisse est métamorphosé en fleur
Quelles tensions antagonistes peut-on dès lors repérer?
Humidité – Ardeur du soleil
Réalité – Illusion
S’éloigner – S’approcher
Tout posséder – Ne rien posséder
Vie – Mort
Blanc – Rouge
Peau d’albâtre – Peau ensanglantée

Salvador Dali, La Métamorphose de Narcisse, 1936-1937, Tate Modern, Londres
Relecture mythique et plurielle
I. lecture philosophique:
Le mythe de Narcisse peut être interprété comme représentant la quête de l’Homme à la recherche du « moi ». En effet, dans un premier temps, Narcisse est victime d’une double illusion: il substitue l’irréel à la réalité et prend son reflet pour l’autre. Or, cela nous renvoie au mythe de l’androgyne (Platon). Aux origines de l’humanité, des femmes doubles, hommes doubles, et androgynes (femme et homme dans le même corps). Ces créatures se suffisaient à elles-mêmes et n’avaient pas besoin d’amour extérieur. Or, les dieux, fatigués de l’orgueil humain, séparent ces créatures, les condamnant à passer leur vie à la recherche de la moitié perdue. Cette métaphore devrait expliquer le mythe amoureux. Or, ce que semble souligner le mythe de Narcisse, c’est qu’on a beau être inlassablement à la recherche de la moitié perdue, cette dernière n’existe pas. Ce que l’on cherche est une projection de soi dans l’autre. Comme Narcisse, on projette un reflet de nous-même sur autrui, à la recherche de celui qui nous ressemble, méprisant celui qui ne nous ressemble pas (les nymphes). En observant les gestes répétés de l’image qui lui donnent l’illusion de l’amour réciproque, le personnage se rend compte que le reflet qu’il voit est le sien. Narcisse arrive donc à la conscience de soi. Cristian Moraru évoque ainsi dans Poétique de la réflexion que Narcisse est « un représentant de l’esprit humain qui, pour prendre conscience du monde, doit d’abord prendre conscience de soi-même ». Ainsi, il faut d’abord se trouver soi-même, aller dans son inconscient, avant de tenter de s’unir à autrui. Et c’est dans cette optique là que nous présenterons l’interprétation psychanalytique du mythe de Narcisse.
II. LECTURE PSYCHANALYTIQUE:
Narcisse semble avoir refoulé son homosexualité toute sa vie. Il rejette Écho et d’autres nymphes qui lui font part de leur amour. Ce n’est que quand il se regarde dans l’eau qu’il se rend compte qu’il aime les hommes. Ainsi, il se contemple des jours durant, persuadé qu’il s’agit d’un autre. Il baigne ainsi dans une réflexion stérile, jusqu’à prendre conscience qu’il s’agit en fait de lui-même. Cette prise de conscience de soi comme nous l’avons vu plus haut, entraîne une prise de conscience de son orientation sexuelle. Narcisse a plongé dans son inconscient et en est ressorti autre. Or, cet acte n’est pas sans conséquences, on n’en ressort pas intact. Le miroir, symbolisé à travers le reflet représente la vérité. Et c’est donc cette dernière que Narcisse découvre en s’y regardant. C’est pour cela qu’il entreprend de se mutiler, de meurtrir son corps et de se laisser mourir, accablé par cette vérité qui s’est imposée à lui. De plus, cette fontaine, élément central de la trame narrative et autour de laquelle s’articule toute l’action, est traditionnellement symbole d’immortalité et de régénérescence. Or, au vu de la fin du mythe et de la mort de Narcisse, le lecteur serait tenté de se poser des questions, de se demander comment se fait-il que le point central autour duquel s’articule le mythe, soit cette source d’eau, donc source de vie, devienne le lieu de la mort du héros. Or, en plongeant dans son inconscient, en découvrant sa véritable orientation sexuelle, Narcisse revit. En retrouvant son moi, son identité, il en sort nouveau. D’ailleurs, Narcisse ne meurt pas, la preuve est qu’il se métamorphose en fleur.
III. LECTURE SOCIOLOGIQUE
L’évolution spatiale du mythe de Narcisse se déroule dans un sous-bois qu’on rapproche vite du Jardin d’Eden. En effet, la couleur verte est prédominante dans l’esprit de celui qui s’imagine ce mythe. Or, cette couleur est forte de symbolisme. En effet, elle se trouve au centre du spectre de l’arc-en-ciel, comme la résultante, non seulement du bleu et du jaune, mais aussi comme la résultante de toute la gamme des bleus et indigo qui le précède et de toute la gamme des jaune-orangé-rouge qui le suit. Ainsi, Narcisse est le point de convergence de toutes ces couleurs, et donc de tous les canons de beauté spatio-temporels qui ont existé et qui existeront. Il symbolise la beauté universelle dans ce « Jardin d’Eden », qui a vu la naissance de l’humanité. Or, si on analyse le mythe à travers une approche sociologique, nous pouvons en déduire l’interprétation suivante : l’Homme est obsédé par les canons de beauté physique. En effet, Narcisse représente les relations humaines qui se construisent autour de l’apparence physique, superficielle. Ainsi, cette apparence domine ces dernières. Les nymphes semblent ne pas correspondre aux critères de beauté de la société, représentée par Narcisse, qui est la beauté universelle, d’où le fait qu’elles sont rejetées par lui. On se rend compte ainsi que la relation entre lui et son reflet n’est construite que sur les apparences, l’aspect physique. Une fois ayant réalisé qu’il ne s’agissait en fait que d’une illusion, et que la beauté physique ne fait pas tout, Narcisse se mutile et se défigure. Se regardant à nouveau dans le reflet de l’eau, il aperçoit un visage qui ne correspond plus à ces critères de beauté. Il se laisse alors mourir de désespoir. Ainsi, on se rend compte que les canons de beauté et la beauté physique en soit sont éphémères et changeant. Malgré cela, l’Homme continue de se baser sur ces derniers pour définir ses rapports avec autrui.
Une deuxième interprétation sociologique qui découlerait du mythe de Narcisse pourrait être le jugement et le rejet que la société porte envers les homosexuels. En effet, Narcisse, se mutilant, est comparé à la pomme. La blancheur de son teint devient comme celle d’une pomme dont « la blancheur mélange l’incarnat ». Ainsi, cette pomme, symbole du péché originel, représenterait le péché que constitue l’homosexualité. Narcisse, ayant plongé dans son inconscient, se rend compte qu’il est homosexuel. Sa prise de conscience est un « coming out » qui est interprété par son environnement comme étant un péché. Narcisse, rejeté, se mutile et se laisse mourir.
Résurgences du mythe de Narcisse
L’Homme et son image, Jean de la Fontaine
Un homme qui s’aimait sans avoir de rivaux
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
Il accusait toujours les miroirs d’être faux,
Vivant plus que content dans une erreur profonde.
Afin de le guérir, le sort officieux
Présentait partout à ses yeux
Les conseillers muets dont se servent nos dames :
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
Miroirs aux poches des galands,
Miroirs aux ceintures des femmes.
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.
Mais un canal, formé par une source pure,
Se trouve en ces lieux écartés :
Il s’y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités
Pensent apercevoir une chimère vaine.
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;
Mais quoi ? le canal est si beau
Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
On voit bien où je veux venir.
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
Notre âme, c’est cet homme amoureux de lui-même ;
Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
Et quant au canal, c’est celui
Que chacun sait, le livre des Maximes.
Cette fable écrite par Jean de la Fontaine comme beaucoup d’autres vise à dénoncer le vice humain. Il fait le portrait du narcissisme et de l’orgueil, rendant par la même occasion hommage à un moraliste de son temps : le Duc de La Rochefoucauld. Il fait explicitement allusion au héros mythologique dans son titre et dans son onzième vers. Cependant, contrairement au mythe originel dans lequel Narcisse périt, épris de sa beauté, le Narcisse de La Fontaine fuit son image. Et lorsqu’il se voit dans le canal, ce n’est pas pour s’extasier, c’est pour être irrité par sa laideur. La Fontaine adapte ainsi dans une fable plaisante et légère le mythe d’Ovide pour en faire la satire de l’orgueil humain.
Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wild
Le mythe de Narcisse constitue l’une des influences principales qui a orienté l’écriture de ce roman publié en 1890 par l’auteur anglais. L’auteur y inclut des thèmes relevant de l’esthétique tels que l’art, la beauté, la jeunesse, la morale et l’hédonisme. Dorian, jeune dandy londonien d’une rare beauté, fait la connaissance de Lord Henry, dit Harry, chez son ami Basil Hallward, un peintre reconnu. Ce dernier vient d’achever le portrait du jeune homme, chef-d’œuvre qu’ils admirent. Dorian, fasciné par la beauté de sa personne, formule le souhait que le tableau vieillisse à sa place pour pouvoir garder lui-même sa beauté d’adolescent. Ainsi, Dorian représente Narcisse : il « avait baisé, ou feint de baiser ces lèvres peintes, qui, maintenant, lui souriaient si cruellement ». Dorian a pour seul objet d’amour soi-même, a tel point qu’en regardant le tableau fait de lui (comme Narcisse regardant son reflet dans l’eau), il tombe amoureux de lui-même et veut absolument rester ce qu’il perçoit dans le tableau.Cet ouvrage sera d’ailleurs repris dans plusieurs adaptations cinématographiques et dans un grand nombre de pays, prouvant l’influence.